lundi 15 avril 2013

M comme.... Ménopause !

Marie Thérèse Semaine a ses vapeurs.... En cette fin d'automne 1783, Marie vient d'avoir 52 ans. Son époux, Edme Fraudin, est laboureur à  Cerisiers, tandis qu'elle a la charge de sa maison, et de sa famille. Le chirurgien du village, Maître Colombier, a été sollicité maintes fois pour aider Marie à supporter les désagréments de son âge : "Je lui ay conseillé de la dissipation, un exercice modéré, et un régime de vie convenable." Ce qui somme toute semble raisonnable et... très en avance sur son temps ! Rien n'y fait, Marie se laisse gagner peu à peu par la certitude d'avoir été ensorcelée...




Au cours de recherches généalogiques, il arrive que l'oeil soit attiré par des actes exceptionnels. Exceptionnels soit par les personnes qu'ils concernent, soit par des graphies particulières, ou des répétitions de dates... C'est ainsi que j'avais repéré, sur les microfilms des registres paroissiaux de Cerisiers, plusieurs décès ayant eu lieu le même jour. Un feuillet était inséré au milieu des actes, ce qui est assez rare. Il était malheureusement illisible pour moi...





En fait d'après une généalogiste chevronnée de l'Yonne qui m'a aidée à décrypter l'histoire, il s'agirait d'un permis provisoire d'inhumation accordé après enquête du procureur fiscal et des "médecins légistes" de l'époque, après cinq décès survenus le 26 octobre 1783.
Grâce à l'entraide généalogique, qui porte si bien son nom, j'ai découvert que les personnes concernées par ce drame étaient trois de mes ancêtres directs, à la 7e et 8e génération : les époux Marie-Thérèse Semaine (sosa 159), Edme Fraudin (sosa 158), et  Edme Chicot leur gendre (sosa 78)... S'ajoutent à la liste des décédés la fille cadette de Marie et Edme Fraudin, Marguerite, âgée de 30 ans ; et bien sûr (il y a une justice !) le "sorcier" Jean-Baptiste Gallissier, 75 ans.

Le sordide viendra ensuite compléter le drame : il y eut procédure (dont j'ignore les conclusions) pour décider qui avait survécu quelques instants aux autres malheureux... donc qui hériterait ! Serait-ce la veuve Chicot héritant de sa soeur Marguerite, dont la jeunesse lui aurait permis de lutter plus longtemps que les autres... ? Seraient-ce les enfants Chicot,dont le père Edme, jeune et vigoureux, aurait  survécu plus longtemps.... ?









On lira dans ce chapitre des "Mystères de l'Yonne", comment les désagréments mineurs de la cinquantaine peuvent avoir parfois, à cause de la crédulité et de l'obscurantisme, des effets dévastateurs.

Pour la petite histoire, j'ai communiqué un moment avec un descendant de la famille Galicier/Galissier, de Vaumort, qui, au nom de sa lointaine famille, m'a présenté ses excuses :-) !

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Le drame de Cerisiers


Que s’est-il passé dans la nuit du dimanche 26 octobre 1783, au domicile de la famille Fraudin ? Marie, son époux, Edme, et leur parentèle ont-ils été victimes du diable ou ont-ils succombé par asphyxie ?


Dans les replis de la forêt d’Othe, à une distance respectable de la ville et de ses turbulences, disséminés en de nombreux hameaux, les 700 habitants de Cerisiers auraient pu couler des jours tranquilles, sous le règne le Louis XVI, si la nature, par des emportements violents, n’était venue avec un acharnement muet semer le trouble parmi eux. Personne au village n’avait oublié la terrible inondation de septembre 1736, quand en une couple d’heures, des tonnes d’eau et de boue envahirent le pays, engloutissant 20 maisons, renversant 70 autres, noyant bêtes et gens au milieu des cris et des éclairs ; ni les puits qui, à l’été 1750, sous l’effet de courants souterrains s’étaient mis à enfler et bouillonner, ni ces effondrements de terrain qui de temps à autre ouvraient des gouffres bientôt remplis d’une eau à l’écume savonneuse, et encore moins l’épidémie de dysenterie de l’automne 1743, qui avait fauché des dizaines de villageois. A Cerisiers, tant d’épreuves nées d’une nature mystérieuse et hostile ne favorisent guère le renoncement aux vieilles angoisses et aux anciennes croyances, celles que les esprits éclairés, en cette fin de siècle des Lumières, s’imaginent en voie de disparition à mesure que les « sciences physiques » se développent et depuis que les tribunaux ont aboli les procès de magie…

Le meilleur « devin » du canton

Marie Semaine n’est assurément pas plus malheureuse qu’une autre, bien au contraire. Son mari, Edme Fraudin, qualifié de « laboureur », est un agriculteur qui a terres et bois au soleil. Seulement, la cinquantaine venue, elle est la proie de ces « affections vaporeuses » si fréquentes chez les femmes de son âge. Maître Jean-François Colombier, chirurgien au bourg depuis près de quinze ans, la soigne comme il peut, mais il convient lui-même que ses remèdes ne font guère d’effet dans un état où « l’imaginaire » a tant de part. Marie Semaine, elle, dans l’inconfort de ses petits malaises, se forge son idée, une conviction héritée de ses aïeules : quelque sorcier lui aura jeté un sort. D’abord ni son mari ni ses enfants ne prêtent foi à cette histoire ; mais devant la ténacité de la mère… et puis, après tout, on ne sait jamais… Alors, en grand secret, on s’en va consulter le père Galissier, aux Bordes, près de Dixmont.

C’est un vieux mendiant de 75 ans qui porte une barbe hirsute, longue d’un demi-pouce et est couvert de haillons hideux ; un tel physique et un tel état lui tiennent lieu d’investiture : ce sont les errants, les bergers qui « savent ». Sa réputation est solidement établie ; dans tout le canton, il est considéré comme le meilleur « devin » ou « contre-sorcier ». Pour les « contre-sorciers », il n’y a pas de maladies naturelles, toutes sont l’effet d’un sort jeté au malade et dont ils n’hésitent pas, certaines fois, à nommer le responsable, mais en des termes si équivoques que l’intéressé, la famille, les voisins passent tout le village en revue et malheur à celui sur qui s’accrédite le soupçon. C’est un homme perdu, lui, sa femme et sa postérité jusqu’à la quatrième génération (1). Jean Galissier a-t-il désigné l’auteur du maléfice ? On l’ignore, mais tous ses efforts semblent avoir porté sur l’exécution des sortilèges destinés à guérir la Marie Semaine. Afin de « préparer le terrain », il recommande de faire dire plusieurs messes. Puis il prescrit l’achat d’un « pot de terre neuf acheté sans marchander ». Il lui faut aussi un cent de clous à latte et un cœur de bœuf de bon poids et belle apparence. Une expression de panique dans les yeux Le samedi 25 octobre 1783, après le souper, à nuit close, le devin pénètre discrètement chez les Fraudin. Outre Marie, il y a là son époux, leur fille cadette, Marguerite, et leur gendre, Edme Chicotte. La fille aînée, femme Chicotte, a dû regagner son logis pour s’occuper de ses enfants encore à la mamelle. Trois autres parents avaient été mis au courant et étaient attendus. Un malentendu les empêcha de venir grossir le nombre des « témoins ». On commence par boucher l’extrémité inférieure du tuyau de la cheminée avec des planches bien jointes et l’extrémité supérieure avec du foin et de la paille. On ferme la porte et la croisée, derrière lesquelles on attache des draps pour que l’air ne puisse pas pénétrer. Il s’agit d’empêcher le démon de s’immiscer par quelque ouverture et de s’opposer à l’exécution du sortilège. Il faut aussi éviter que le sorcier contre lequel le devin va instrumenter ne soit à portée d’entendre ou de voir. Puis Galissier prend le cœur de bœuf, le perce de 95 clous (2) et le place dans le pot, au milieu d’une grande quantité de braise de charbons allumés…


Le lendemain matin, à 10 heures, comme son mari n’a pas reparu, la femme Chicotte frappe à la porte de ses parents. Devant le silence qui se prolonge, elle court chercher un serrurier. Une fois la porte ouverte, le serrurier se sent frappé comme d’un coup de vent très lourd qui exhale une puanteur détestable, et un horrible spectacle s’offre à la vue. Etendues sur le lit, Marie et sa fille gisent mortes, sur le carreau, Edme et son gendre sont affalés sans vie ; tout contre la porte, le père Galissier est accroupi, s’étant relâché du ventre avant d’expirer, sa face est convulsée, une expression de panique se lit dans ses yeux grand ouverts. Maître Colombier procède à l’autopsie : « L’ouverture que j’ai faite de ces cinq cadavres m’a confirmé que le genre de mort n’était autre chose que la vapeur du charbon ou celle fétide de la matière contenue dans le pot qui les a subitement suffoqués et dont les cadavres mêmes répandaient l’odeur tellement forte et pénétrante que la maison, meubles et effets en étaient encore infectés même huit jours après ». Pour le médecin comme pour les magistrats chargés de l’enquête, la mort par asphyxie ne fait pas de doute. Mais ce n’est pas l’avis des villageois qui ont leur version à eux : le devin n’ayant pas rempli avec exactitude les formes de la conjuration, avait attiré par cette irrégularité la vengeance du diable qui l’en avait puni, lui et toute la famille Fraudin…

Tant d’obstination crédule indigne les esprits éclairés de Sens. Le journaliste Tarbé décide de réagir par ce que nous appellerions une campagne de presse. Il publie une relation des faits et de leur explication naturelle sous forme d’une feuille volante, à l’instar des « canards », ces textes de récits extraordinaires qui depuis le XVIe siècle, sont diffusés par les colporteurs et qui ont tant contribué à entretenir les superstitions et les croyances légendaires. C’est en quelque sorte « un canard à l’envers », dont il assure un fort tirage. Est-il parvenu à ses fins ? Tarbé ne se dissimule pas la difficulté de l’entreprise : « L’Église n’a pas tout à fait détruit les vieilles formes qui attribuent au démon un pouvoir extraordinaire ». Quoi qu’il en soit, les gens de Cerisiers, Dixmont et alentours ont conservé longtemps le souvenir horrifié du drame de 1783 : en contrebas du hameau de Maurepas, commune de Dixmont, pays de Galiffier, il existe une petite vallée remplie de roches éparses. Ce site un peu lunaire a été longtemps appelé « Les Roches » jusqu’au jour où, ravivant le souvenir du devin et de son échec, les gens décidèrent de le baptiser « la Roche au Diable » (3) ; c’était au début du XXe siècle. Bien longtemps après que Tarbé se soit efforcé de montrer que le diable n’était pour rien dans l’affaire.
Jean-Pierre Fontaine
"Les mystères de l'Yonne"

Editions de Borée

(1) C’est la description des agissements des contre-sorciers textuellement empruntée à une lettre du maire de Vaudeurs au préfet de l’Yonne à la date du 19 ventôse an 9.


(2) La pratique du cœur de bœuf percé de 95 épingles et complètement carbonisé se retrouve en 1856 à Foissy-lès-Vézelay où un vieux berger guérit ainsi un troupeau attaqué par une épidémie charbonneuse. (SSY 1888, page 76)


(3) Précision empruntée à Alain Noël : « Les lieux-dits. Essai d’archéologie verbale. La forêt d’Othe à l’âge moderne ». Paris 2003. Sources : - « Affiches de Sens » du mardi 25 novembre 1783. - « Relation véritable d’un événement tragique arrivé dans le bourg de Cerisiers en Othe », reproduite dans Annuaire de l’Yonne 1880 - Almanach de Sens 1835.


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8 commentaires:

  1. Quelle trouvaille Odile, c'est saisissant et super intéressant à la fois !!! ... mais comme traitement de la ménopause, c'est radical... beaucoup trop quand même :-)
    bonne fin de journée,
    bises

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    1. Je suis bien d'accord, un peu trop radical, Annick ! Je me demande si certaines luttes contre les avancées de l'âge, même actuellement, ne relèvent pas de la même crédulité, même si elles n'ont pas toujours heureusement les mêmes conséquences néfastes !! Bises.

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  2. Quel billet ! Et on y retrouve une nouvelle fois un mendiant. Bonne semaine de challenge !

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    1. C'est vrai Elodée, je vais faire une recherche un peu plus poussée à propos de ces mendiants, ça m'intrigue.Celui-là, en matière de sorcellerie, n'avait pas des méthodes très au point ! Bonne semaine à toi aussi.

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  3. Fichtre quelle histoire extraordinaire ! Moi qui venait chercher des recettes, je repars avec mes vapeuts !!!
    Je crois que les "accidents" avec les sorciers d'hier étaient monnaie courante... Et avec les sorciers des grands labos d'aujourd'hui, c'est pire.
    Bises.

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  4. La recette du coeur de boeuf n'est peut-être pas à tenter ... même à la vapeur ! Ah oui, tu crois que c'était si fréquent ? Quant aux labos, aucun doute ! Bises.

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  5. Coeur de boeuf ... je préfère les tomates du même nom ;)
    Quel beau document!! Encore plus émouvant de savoir que ces ancêtres sont concernés

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    1. Ah j'avais pas pensé aux tomates , moins ravageuses, je suppose ;-) C'était extraordinaire pour moi en effet, de découvrir ça, à cause de l'histoire bien sûr, mais aussi de savoir qu'il s'agit de 3 de mes ancêtres directs ! Incroyable...

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